Bangou rend hommage à Delgrès...et à Letchimy
Tweet
Invité par Serge Letchimy à s’exprimer à l’occasion des commémorations - sobres à Fort-de-France - du 22 mai en Martinique, Jacques Bangou s’est également manifesté en Guadeloupe, quelques jours après, pour le 27 mai.
Il s’agissait pour le Maire de Pointe-à-Pitre de rendre hommage à Louis Delgrès, héros martiniquais des luttes guadeloupéennes.
Jacques Bangou en a profité pour rappeler ses convergences de vue avec son collègue de Fort-de-France sur la question des libertés, et établir le parallèle entre les luttes de la Guadeloupe et de la Martinique.
Politiques Publiques publie l’intégralité de son intervention du 28 mai.
"Voilà 31 ans que les édiles de notre ville, entourés de la population et de personnalités viennent se recueillir devant l’anneau brisé et la flamme du souvenir. Monument commémoratif, le deuxième dans notre pays, commandé et construit ici à Pointe-à-Pitre après la plaque posée par Rémy Naissouta à Saint-Claude sur les lieux même de l’habitation Danglemon où périrent Delgrés et ses compagnons.
Voilà 31 ans que ce geste nous renvoie collectivement à la signification de nos postures commémoratives et que l’histoire qui avance nous impose une réflexion sans cesse remise en question.
L’histoire, quelle histoire, et que signifie dans celle ci, le mouvement social d’ampleur considérable conduit il y a quelques semaines encore par le LKP ici, comme celui du 05 février en Martinique ?
La liberté, quelle liberté et quelles résistances offrir aujourd’hui aux avatars de celle-ci offerts par les uns ou promis par les autres ?
L’avenir, quel avenir et qu’elles espérances faire partager qui nous conduisent vers une identité reconnue et une égalité respectée ?
Mesdames messieurs, participant à Fort de France à l’invitation de son maire, aux journées commémoratives de la révolte des esclaves Martiniquais le 22 mai 1848, j’ai eu la chance d’entendre un discours remarquable de Serge Letchimy. J’en suis encore trop imprégné pour ne pas y faire largement référence dans les propos qui seront les miens aujourd’hui, tant je partage ainsi que nos partis respectifs, le PPDG et le PPM, l’analyse. Quelle histoire ?
Celle de nos héros pour la liberté en 1802, Delgrès, Ignace, Solitude mais aussi Massoto et bien d’autres connus ou oubliés qui conduisirent les batailles de la Guadeloupe en cette année 1802 dans un mouvement collectif d’une grande intelligence avec des talents militaires surprenants, une connaissance du terrain parfaite et une vision du pays avant-gardiste. Cette histoire nous l’avons raconté maintes fois ici et de nouvelles générations d’historiens à leur tour extirpent du passé plus de détails pour en parfaire notre connaissance et c’est la preuve que les semences portées en terre par nos ainés portent aujourd’hui leurs fruits.
Mais c’est celle aussi qu’il nous faut écouter des esclaves Martiniquais qui dans la soirée du 21 mai et la journée du 22 descendirent des plantations et arrachèrent leur liberté sans attendre les décrets abolitionnistes. C’est celle qu’il nous faudra un jour apprendre des peuples qui nous entourent dont l’histoire emprunta souvent les même acteurs comme à Ste Lucie ou en Guyane où ceux là même qui vinrent en Guadeloupe au nom de la convention mener les combats pour la liberté menèrent là bas au nom de la France des combats et des massacres liberticides.
C’est celle d’Haïti, celle de la vision de Toussaint Louverture, libérateur, autonomiste avant l’heure, attaché en visionnaire à conduire une politique poste esclavagiste dans son pays susceptible de reconstruire une société prospère ouverte au monde. Ambition foudroyée par la bassesse, la traitrise d’un Napoléon Bonaparte et d’une puissance colonisatrice qui deux siècles après ne s’est pas encore résolue à se révéler à elle même et à apprendre à ses enfants qui naissent aujourd’hui de ses diversités toute son histoire
Celle d’un monde où les atteintes à la liberté sont nos fers partagés qui nous rendent solidaires des victoires obtenus ici et là. Nelson Mendela en Afrique du Sud, notre père à tous par sa stature, par son combat, par sa vision prophétique et son action pragmatique pour une société de réconciliation basée sur la connaissance commune et assumée d’une histoire douloureuse. Barak Obama qui nous a offert ce sursaut improbable et si peu attendu alors que tant espéré d’un pays impérialiste forcé de reconnaître l’impossibilité pour lui d’aller plus avant sans toutes ses propres diversités. Mais combats aussi qui restent à gagner : comme celui de Aun San Suu Kyi prix Nobel de la paix Birmane enfermée dans sa résidence depuis 25 ans et menacée de mort. Comme aussi et chez nous même du petit Guadeloupéens Jefté enlevé par nos forces de polices sur le chemin de son école pour être lâché ensuite au pays d’origine de ses parents : Haïti. Un petit Guadeloupéens déraciné, avili, fragilisé au nom d’une politique de quotas.
1802/ 2009 et encore tant de combats à mener ! Le mouvement social conduit en début d’année par le LKP a révélé combien la crise sociétale de notre pays est profonde. Elle a mis à jour les plaies non cicatrisées, les rancœurs acides de nos cœurs et nos consciences non consolées. Elle a révélé surtout au grand jour les mécanismes administratifs, politiques, économiques de notre maintien dans la dépendance. Elle nous a donné à voir notre jeunesse sans emploi et non qualifiée et pour laquelle tutelle de l’État aussi bien que forces syndicales dans une synergie singulière, nous conduisent nous politiques à la tête de collectivités publiques, à lui dire (cette jeunesse) qu’il n’y a pas d’avenir pour elle dans son pays, dans ses villes, dans ses quartiers au nom de l’orthodoxie stricte des équilibres budgétaires d’un côté et parce qu’il faut de l’autre servir en priorité celles et ceux qui ont la sécurité de l’emploi, sans réel débat et choix politique sur la solidarité entre Guadeloupéens. Cette crise nous donne à entendre encore, toujours cette jeunesse là, la notre, mais celle qualifiée cette fois et qui ne trouve pas plus pour autant à travailler car notre pays reste frappé d’un double handicap. Celui structurel d’un marché étroit et celui intolérable du poids persistant d’un mode colonial de pensée et de pratique qui dans le secteur privé fait des zones d’activité industrielle et commerciale comme des lotissements et résidences les guétos modernes de notre pays et qui dans le secteur public voit fleurir les comportements qui refusent d’accepter les compétences locales et sont prompts à faire profiter leur réseau pour occuper les quelques postes publics à responsabilité.
Le mouvement social aura permis des conquêtes que nous saluons au nom du pouvoir d’achat. Il aura malheureusement mis au grand jour des conceptions de la vie démocratique et de l’avenir de notre pays qui font débat et qui font différence entre nous. Je le dis avec solennité devant cet anneau brisé, le jeu qui consiste à avilir les élus Guadeloupéens avec une ardeur qui n’a d’égale que la déférence et la considération accordée à la tutelle n’est pas un jeu sain pour la Guadeloupe et le peuple Guadeloupéens. Je suis un fervent défenseur d’une autonomie pour mon pays.
Mais comme le dis si bien Serge Letchimy, une autonomie auto-instituée. Montrons notre réelle aptitude à la responsabilité tout de suite, dans chacune de nos décisions, dans chacun de nos actes, dans chacun de nos choix. Ce qui veut dire un comportement immédiat et permanent de respect et de responsabilité. Oui l’autonomie pour laquelle je milite est celle qui, et je cite les mots même du président du PPM, maire de FDF auxquels je souscris : « est (une autonomie) incompatible avec une société d’autocratie qui ne respecte pas les libertés individuelles et qui ruse avec la démocratie. L’autonomie est un processus de construction culturelle de responsabilité auto-instituée et non une mise sous tutelle sociale du peuple. Elle se situe dans l’interaction démocratique et non dans l’isolement et dans l’enfermement doctrinaire. » C’est en terme de responsabilité là que se situe aussi notre combat.
Le mouvement social aura aussi conduit à cette grande brasserie d’idées et de conseils partagés, je veux parler des États Généraux. J’en salue la recherche d’un débat démocratique de proximité et la reconnaissance d’un fait que nous avions nous même souligné : La nécessité pour une Guadeloupe à la croisée des chemins de s’interroger sur elle même et de se faire force de proposition sur un projet de société qui porte autant sur la préservation des acquis, fruits de tant de luttes, que sur le modèle de développement qui est son choix et enfin sur sa gouvernance. Mais force est de dire qu’il ne nous est pas paru que ces États Généraux nous ôtent de toute confusion et de toute manipulation.
Ce sont encore nos camarades Martiniquais qui nous rappellent que le meilleur moyen d’exterminer l’autonomie, c’est d’organiser son échec pour mieux éliminer l’idée. Quelle belle et lapidaire formule pour exprimer toute notre méfiance, non au contenu des Etats Généraux enrichi de toutes les participations populaires, mais à la tentation d’en faire pour l’État Français le prétexte d’une ligne politique pré établie : politique d’abandon des responsabilités de l’État, de retrait de la solidarité nationale, de bradage de nos acquis tandis que le contrôle de toutes les richesses que nos pays et nos peuples représentent seront plus que jamais verrouillés.
Et ce ne sont pas les élections Européennes qui nous donneront des arguments pour apaiser cette crainte. Les peuples d’outre-mer francophones représentent 2millions et demi de personnes, contre 400 000 à Malte et 600000 au Luxembourg. Nos pays représentent plus de 70% de la biodiversité de l’Europe. Nos mers, plus de 80% des surfaces maritimes de cette Europe. Ce sont nos forets de Guadeloupe, de Martinique de Nouvelle Calédonie et surtout celles de Guyane qui permettent à la France de payer son impôt carbone et permettre à son industrie lourde de continuer de fumer tout en jouant au bon élève de la classe. Et pourtant on estime nos représentations ne pas devoir dépasser plus d’un représentant par bassin océanique ! 3 représentants sur 72 élus Français ! 3 représentants contre 6 à Malte et 9 au Luxembourg ! Et on nous demande de participer à un scrutin dont le mode d’organisation est profondément antidémocratique et non respectueux ;
C’est dire que deux siècles après 1802, un siècle et demi après l’abolition de 1848 nous devons mener un combat politique qui n’est pas prêt de s’éteindre.
Combat sur les droits fondamentaux de tous les peuples ici et ailleurs. Combats pour le maintien chez nous des acquis sociaux et égalitaires. Combats pour la reconnaissance identitaire. Combats pour être les premiers acteurs de la défense de notre biodiversité, de notre environnement et de l’utilisation de celui-ci pour un développement intégré et la recherche de nouveaux équilibres énergétiques.
Il reste donc à faire Ceux dont nous honorons la mémoire aujourd’hui ont eu un destin tragique mais ils ils ont tracé la route.
Construisons ensemble, leur souvenir dans notre cœur, un futur riche de promesses."
28 Mai 2009 Pointe-à-Pitre, place de l’hôtel de ville Discours de Jacques BANGOU Maire de Pointe à Pitre A la mémoire de DELGRES
Faire une recherche
Soutenez-nous !
Vous pouvez soutenir Politiques Publiques en faisant un don via Paypal. C'est simple, rapide et sécurisé !




