Ce post est un aimable effort, une contribution de bonne volonté à l’explication de la violence aujourd’hui en Martinique. Mais c’est hélas une contribution erronée. Il ne suffit pas d’avoir de la bonne volonté pour être pertinent.
N’importe quel apprenti sociologue peut constater que le mode d’éducation martiniquais, jadis marqué par la violence, a beaucoup changé ces dernières décennies. On ne bat plus comme avant les enfants. D’abord parce que s’est désormais risqué (la loi y veille), ensuite parce les progrès en matière de droits de l’enfant ont pénétré tout un chacun. On constate même aujourd’hui dans certaines familles une inversion du phénomène. On est passé d’une rigueur violente à une permissivité extrême. Donc si la violence éducationnelle a diminué en Martinique alors même que la violence générale a progressé, cette progression ne saurait être liée à une éducation coercitive car cette coercition est en régression.
L’auteur toutefois, en nommant la matrifocalité, touche au nœud du problème. Mais son interprétation de la matrifocalité est là encore erronée. L’idée que la matrifocalité « n’accepte pas l’insertion d’une loi symbolique au sein de la famille, autre que la tradition de la répétition de cette violence » est absurde. La matrifocalité n’est pas synonyme d’éducation violente. De nombreuses personnes ayant été élevés en absence de leur père peuvent témoigner qu’elles n’ont pas été systématiquement battues et donc que la violence n’est pas consubstantielle de la matrifocalité. Le terme « matrifocalifocalité » renvoie en fait à un type d’organisation familiale, la famille matrifocale, dans laquelle l’élevage des enfants est, en l’absence du père, assuré par la mère et par la famille de la mère : sa propre mère, ses sœurs et frères, etc. Et cette éducation matrifocale peut se faire avec ou sans violence.
Le problème de la violence en Martinique, s’il est lié pour partie à l’éducation, n’est pas lié à la matrifocalité, du moins pas à la matrifocalité traditionnelle. A l’époque de la société de plantation à la Martinique, soit pendant des siècles, les enfants ont été pour la plupart élevés dans des familles matrifocales et n’ont pas produit pour autant un pourcentage particulièrement élevé de violents. Mais si on s’accorde à constater que la société est plus violente aujourd’hui que par le passé, et si cette violence est liée en partie à la famille, c’est donc que la famille a changé.
Il importe cependant, à ce stade du débat, de préciser que si la société martiniquaise est aujourd’hui plus violente qu’auparavant, elle n’est pas, comparée à d’autres pays, extrêmement violente. La proportion d’homicides volontaires pour 100 000 habitants est, selon l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime (publication de 2011) et pour les derniers chiffres disponibles (selon les cas, années 2008 ou 2010), de 1,4 pour la France (839 meurtres en 2008) ; de 4,2 pour la Martinique (17 meurtres en 2008) ; de 6,9 pour Haïti (689 meurtres en 2010) ; de 7 pour la Guadeloupe (32 meurtres en 2008) ; de 14,6 pour la Guyane (32 meurtres en 2008) ; de 22,1 pour la Dominique (15 meurtres en 2010) ; de 24,9 pour la République dominicaine (2 472 meurtres en 2010) ; de 25,2 pour St-Lucie (44 meurtres en 2010) ; de 52,1 pour la Jamaïque (1 428 meurtres en 2010). Si l’on compare ces proportions, en Martinique la violence extrême (homicides volontaires) est bien plus élevée qu’en France mais nettement moins forte qu’en Guadeloupe, qui est elle-même un peu plus violente qu’Haïti, et la Martinique est très loin d’atteindre les niveaux de violence de la Guyane, de la Dominique ou de St-Lucie (la Jamaïque étant hors concours). En matière d’homicide, et suivant un ordre décroissant de violence, la Martinique se classe à la 111e dans le monde (sur 207 pays ou régions), soit dans la moyenne.
Ceci étant précisé, revenons-en à la matrifocalité. Ce type d’organisation familiale a perduré en partie par-delà la société de plantation qui l’a généré. Ce qui a perduré, c’est l’absence du père. En Martinique, même quand le père est présent (on se marie tout de même davantage aujourd’hui qu’à l’époque de la plantation), il intervient relativement peu dans l’éducation des enfants. Par ailleurs, le nombre de familles monoparentales avec la mère comme chef de famille officiel s’est toujours maintenu dans des proportions importantes en Martinique.
Ce qui a changé dans la matrifocalité, et ce point est d’inportance, c’est la perte pour la mère du concours des siens. Aujourd’hui en effet, en raison notamment des mutations dans les modes d’habiter et de la généralisation de l’emploi féminin, la mère a perdu le soutien des siens dans l’élevage des enfants. Elle ne peut plus déléguer, même ponctuellement, cette charge à ses mère, sœurs ou frères. Elle se retrouve donc désormais seule face à ses enfants, le père continuant à être absent ou absentéiste. On peut alors se poser la question suivante : l’organisation familiale passée ayant beaucoup changé, peut-on encore la nommer « matrifocalité » ?
Le cas type de la mère ayant aujourd’hui du mal à éduquer ses enfants est celui d’un chef de famille monoparentale vivant en milieu HLM (habitat réservé en priorité aux familles monoparentales), coupé de ses mère, frères et sœurs, qui sont eux-mêmes dans d’autres HLM éloignés ou qui ont « construit » sur la plantation d’origine (quand le béké a bien voulu céder un emplacement aux ancêtres ou après avoir bénéficié par leurs père ou grand-père de la prescription trentenaire) ou encore qui ont construit sur le jardin créole de l’arrière grand-père, ou enfin qui, dans le meilleur des cas, ont accédé au « lotissement ». Loin des siens, occupée toute la sainte journée à travailler pour nourrir ses rejetons, cette mère élève désormais ses enfants comme elle peut, c’est-à-dire mal. Ces derniers poussent alors comme de la mauvaise herbe, sans bénéficier du regard du voisinage qui en contexte antérieur était vigilant.
Ce n’est donc pas, comme le pense l’auteur du post, le poids du passé qui, au niveau de la famille, explique la dérive actuelle de nos jeunes (« Ce mécanisme est hérité de notre passé complexe et violent »). C’est au contraire la non-adaptation de la famille et des jeunes aux mutations actuelles. Le seul élément lié au passé qui ne varie pas ou peu, c’est, comme nous l’avons vu, l’absence ou l’absentéisme du père.
Enfin, signalons que le dysfonctionnement familial en tant que facteur de délinquance s’observe essentiellement au niveau des adolescents ou des jeunes adultes mâles, qui font de moins en moins d’études, se droguent de plus en plus et/ou deviennent délinquants voire violents. Les filles, elles, et étonnamment, réussissent come jamais. Ce sont elles qui aujourd’hui passent des diplômes, réussissent aux concours et obtiennent les emplois les plus rémunérateurs du pays (en tout cas pour ce qui concerne les emplois de masse : fonction publique, banque, etc.). Il convient toutefois d’indiquer qu’au niveau des filles, il existe un problème potentiel : elles peuvent sombrer dans la marginalité voire dans la violence quand elles rentrent en conflit avec leur mère, le conflit avec le père étant sans ici conséquence. Certes, toutes celles qui sont en rupture avec leur mère ne suivent pas cette pente, mais quasiment toutes celles qui la suivent sont en conflit avec leur mère.
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