Cadres : Les élus se donnent-ils les moyens de leurs ambitions ?
TweetPar Yves-Léopold Monthieux
La controverse qui touche en ce moment le conseil général donne lieu à des opinions diverses et libère des réflexes qui ne sont pas toujours de bon goût. Cependant certaines révélations méritent qu’on s’y attarde, car elles dénoncent des situations qui touchent moins aux personnes qu’aux pratiques qui font école au sein des institutions décentralisées.
On s’accorde à reconnaître la présence dans ces collectivités de nombreux surdiplômés, c’est-à-dire de cadres qui sont titulaires de diplômes et d’un statut professionnel nettement surdimensionnés aux besoins de leur véritable emploi. Sans parler des mises au placard pour des raisons politiques, phénomène courant dans la fonction publique territoriale, des cadres s’ennuient de ne pas pouvoir s’épanouir dans des fonctions qui pourraient être utilement confiées à des agents de catégorie inférieure.
C’est pourtant l’inverse qui se vérifie au sommet de la hiérarchie administrative où le choix des cadres dirigeants se soumet rarement aux critères de recrutement exigés, en termes de références universitaires ou professionnelles. On attribue à tort ces décisions à un pouvoir discrétionnaire qui autoriserait le chef politique à recruter ses collaborateurs au nom de la théorie dévoyée du « fait du prince ». De fait, il n’est guère possible à un candidat de se faire recruter si le président de la collectivité ou le maire de la commune s’y opposent. Et plus elle s’élève dans la hiérarchie et qu’elle se rapproche du détenteur du pouvoir politique, plus la fonction se politise et plus la nomination de son titulaire dépend de la décision discrétionnaire du chef politique.
Lorsque le choix du cadre se fait dans le respect des conditions de diplômes requises et de compétences avérées, le "fait du prince" est rarement dénoncé. En revanche, l’accusation prend tout son sens lorsqu’on cherche en vain le rapport entre la formation qu’a reçue l’impétrant ou son expérience professionnelle et le poste occupé. La loi a prévu des limites à cette possibilité d’entorses à la règle de l’égalité des citoyens devant l’emploi public. Ainsi, la fonction de Directeur général des services doit être occupée par des hauts fonctionnaires confirmés (Administrateur, énarque, sous-préfet, préfet). Lorsque, par mesure dérogatoire, elle est occupée tour à tour par un ancien chargé de cours à la fac, un prof de collège, un cadre municipal ou un ingénieur débutant, on peut presque y voir, nonobstant les qualités des personnes, la volonté partagée par la plupart des politiques d’affaiblir cette fonction essentielle du pouvoir décentralisé.
Est-ce dû à l’aversion proclamée des politiques pour ceux qu’ils appellent, non sans mépris, des technocrates, ou à la peur de se laisser dominer par ces derniers ? Reste que cette pratique conduit à regarder l’administration locale comme étant dotée d’une compétence moindre que celle de l’administration d’Etat. Ce moindre souci de l’expertise administrative locale va à l’encontre du discours de responsabilité.
A la préfecture, un haut fonctionnaire ne reste à son poste que pendant une durée de 2 ou 3 ans. S’il ne fait pas l’affaire il ne sévira (si l’on peut dire) que pendant cette période. S’il est compétent, il partira tout de même mais quittera son poste sans traumatisme. Cette obligation de mobilité est l’un des facteurs de l’efficacité de la fonction publique française, son absence peut conduire à des scléroses et des immobilismes. Elle est d’un apport précieux pour les services et les personnels de rang inférieur qui sont moins mobiles. Par contre, la durée prolongée de l’exercice du plus important des cadres territoriaux et de ses suivants immédiats n’est pas porteuse de dynamisme.
Bien entendu, on sait la volonté louable de nos élus de réserver ces postes à des Martiniquais, mais il ne paraît pas souhaitable d’élever cette volonté au rang d’un principe intangible, alors qu’il n’existe pas un vivier suffisant de hauts fonctionnaires martiniquais où puiser ces cadres supérieurs. Doit-on alors renoncer à l’excellence dans l’attente tout à fait aléatoire de futurs cadres martiniquais de haut rang ? Ne doit-on pas craindre, au contraire, que cet atermoiement ne conduise à la politique du copinage, celle du « cé nou minm » ? La Guadeloupe n’a pas fait ce pari, bien que le nationalisme de ses élus ne soit pourtant pas mis en doute.
En réalité, c’est dans la totalité des domaines de l’activité publique que nous pourrions être amenés à abaisser le niveau de compétence, car l’insuffisance de cadres martiniquais de haut rang s’étend à l’ensemble de la Fonction publique d’Etat. Les jeunes Martiniquais, comme les Guadeloupéens et les Guyanais, ne choisissent plus comme auparavant de faire carrière dans la haute administration où dans la magistrature. C’est d’ailleurs le cas pour les professions médicales. Ceux qui rejoignent l’administration publique se font recruter directement par les collectivités locales ou les communautés d’agglomération, avec le risque de soumettre le déroulement de leur carrière aux aléas de la vie politique. Or le désir de travailler à tout prix « au pays » n’est pas un facteur pouvant conduire à l’excellence. Aussi, l’expression « je veux travailler pour mon pays » va rarement au-delà du slogan identitaire.
Que la promesse parfaitement irréaliste du Président de la République d’affecter à la Martinique des magistrats et des chefs de services martiniquais dans les tribunaux et les services déconcentrés ait été chaudement applaudie par les élus de tous bords, cela n’atteste pas d’une parfaite connaissance du sujet par ceux-ci. Afin que la recommandation ait du sens, il faudrait peut-être organiser un recrutement spécifique et une formation différenciée, en diminution par rapport au niveau de compétence national. Devrions-nous alors mettre en place une Ecole nationale de l’administration des DOM comme, à l’époque coloniale, l’Ecole nationale de la France d’outre-mer ? Peut-être, après tout, que ce recul s’imposera pour mieux redémarrer un jour.
Nous devons répondre aujourd’hui à un grand besoin de compétences tant pour faire face aux difficultés du moment, qui n’ont jamais été aussi grandes depuis trente ans, que pour préparer la mise en oeuvre de la future collectivité unique. Le regroupement des deux administrations, qui s’annonce comme une innovation majeure pour notre pays, paraît devoir être piloté par des cadres supérieurs confirmés.
Enfin l’exiguïté du territoire, qui favorise toutes les accointances, toutes les affinités et toutes les inimitiés, devraient conduire à prendre des mesures spécifiques pour garantir la compétence et l’égalité des droits des fonctionnaires locaux dans le respect, notamment, de leurs opinions politiques. Il n’est pas sûr que celle qui, en défense d’un pré-carré identitaire, consiste à fermer l’accès à ces fonctions à tout apport extérieur soit la plus appropriée pour rendre la Martinique performante.
22 juillet 2011
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