Josette Manin : "Pour gouverner la Martinique, il faut une majorité forte "
TweetAprès 7 mois de présidence du Conseil Général de la Martinique, Josette Manin, élue de Bâtir le Pays Martinique, adjointe au Maire du Lamentin, et désormais membre de la coalition "Ensemble pour une Martinique nouvelle" accorde une interview "tour d’horizon" à Politique Publiques.
Politiques Publiques : Cela fait quelques mois que vous dirigez le Conseil Général de Martinique, comment vivez-vous ces nouvelles fonctions, avec un peu de recul.
Josette Manin : passé le cap des 6 mois. Il était nécessaire à ce stade de faire un bilan d’étape. Enormement de choses se sont passées depuis l’élection. mais j’ai préféré prendre le temps de m’arrêter avec élus et collaborateurs pour faire un bilan de ces six mois, en tirer les conclusions et préparer l’avenir de la collectivité.
PP : Pouvez-vous aujourd’hui nous expliquer ce qui a justifié votre décision de licencier l’ancienne Directrice Générale des services, qui a fait couler beaucoup d’encre, plutôt que de vous séparer d’elle par d’autres voies qui existaient certainement.
JM : C’est vrai que c’est une décision qui a fait couler beaucoup d’encre. Beaucoup sont montés au créneau pour critiquer, ou demander des explications simplement. Mais je crois qu’à cette période, il ne fallait pas donner trop d’explications, parce que lorsqu’on est dans cette phase, mon avis est qu’il vaut mieux faire les choses de manière concertée avec ceux qui vous entourent, et aller vers des décisions réfléchies. Pour revenir à l’ancienne DGS, c’est une décision qu’il fallait que je prenne. Pour deux raisons : quand on dirige un exécutif, on a besoin de confiance, et je ne l’avais pas. On a aussi besoin de sécurité, et je ne l’avais pas. Ensuite j’avais face à moi quelqu’un qui avait commis une faute, et lorsque l’on parle de faute, la séparation est inévitable. J’ajoute que j’avais en face de moi un agent contractuel. J’ai estimé que je n’avais pas d’autre issue.
PP : Mais vous avez voté cette décision relative aux avantages de l’ancienne DGS, et en quelque sorte avalisé cette faute, durant la précédente mandature
JM : Il y a plusieurs manières d’avaliser. J’étais conseillère générale, mais je n’étais pas membre de la commission permanente (CP), le lieu où se prennent les décisions. Il faut rappeler que certains dossiers ne viennent pas en plénière, et que seuls les élus membres de la CP ont un œil global sur l’ensemble des dossiers. Quand vous êtes simple conseiller général, la réalité est que vous n’êtes pas forcément au fait des choses. Vous avez un dossier avec simplement les conclusions, vous n’avez pas tous les tenants et les aboutissants. C’est vrai que j’ai pu avaliser, mais sans cette connaissance approfondie du dossier.
PP : Au moment ou vous prenez cette présidence, la collectivité unique devait être mise en place en 2012. Et vous voilà, depuis l’adoption de la loi en juillet dernier, présidente du CG jusqu’à 2014, avec une vraie mandature devant vous. Vous y étiez préparée ?
JM : Je n’ai pas eu vraiment le choix de refuser la proposition de présider la collectivité qui m’a été faite par notre groupe "Ensemble pour une Martinique nouvelle". Et il est vrai que dans ma tête, j’étais élue pour un an, un an et demi au maximum, puisque la collectivité unique devait être mise en place en 2012. Au bout de 3 mois d’expérience au sein de la collectivité, 3 mois de galère pour dire franchement les choses, cette décision de 2014 est tombée. Ecoutez, je suis élue depuis environ 25 ans. Je connais les situations "brutales". Le changement ne me fait pas peur. J’avais un mandat de conseiller général pour trois ans, j’accepte donc celui de présidente pour trois ans également. Mais à partir de là il faut avoir une équipe politique soudée. Mes collègues de la majorité sont donc avec moi dans une dynamique de cohésion, de façon à parler le même langage, et prendre des orientations communes. Et il a aussi fallu constituer autour de moi une équipe de collaborateurs compétents, de façon à arriver à la collectivité unique avec un Conseil Général en état de marche.
PP : Vous avez parlé de galère, qu’avez-vous trouvé de "galère" au Conseil Général, et quels grands chantiers avez vous identifié pour les mois à venir.
JM : J’ai déjà beaucoup expliqué la situation que nous avons trouvé au Conseil Général. Pour moi il est question aujourd’hui de tourner la page, de continuer à travailler et à trouver des solutions, mais surtout d’avoir un personnel qui soit tourné vers l’avenir, de façon à avoir une adhésion globale des collaborateurs et des élus, pour que la collectivité retrouve sa dimension d’abord sociale, et la confiance des martiniquais. Pour ce qui est ce que nous avons trouvé, c’est du passé. Nous devons nous tourner ver l’avenir, et valoriser les atouts de cette grande dame qu’est le conseil général, qui a aidé les martiniquais pendant des années et des années, en matière de personnes âgées, de petite enfance, de culture, de sport., etc. Le CG a affiché sa compétence, et nous devons continuer à redorer son blason.
PP : En avez-vous les moyens financiers ?
JM : Nous avons trouvé une situation financière catastrophique. Lorsque nous avons analysé cette situation, nous avons réalisé que le CG avait fait voter en décembre 2010, pour le budget 2011, un emprunt de 54 millions, que j’ai effectivement voté comme les autres. Néanmoins nous nous rendons compte aujourd’hui qu’il y avait des dépenses obligatoires qui n’avaient pas été inscrites dans ce budget. Nous nous rendons compte que nous ne sommes pas en mesure de supporter toutes les charges de cet emprunt. Pour éviter de très grandes difficultés, nous avons du renoncer à mobiliser 35 millions sur les 54, que nous n’aurions pas été en mesure de rembourser. J’ai donc dit stop, et décidé d’agir en "bonne mère de famille" comme on dit. Nous avons donc réduit un certain nombre d’investissements qui avaient été programmés, pour retrouver un meilleur équilibre. Nous avons mené une réflexion très pointue sur le plan financier avec l’ensemble des élus et des services de façon à donner priorité à certains chantiers, et à faire en sorte que le prochain budget supplémentaire nous permette de terminer dans de bonnes conditions l’année 2011, et de préparer, dans les débats d’orientation budgétaire, un bon budget 2012.
PP : Vous pouvez nous citer des exemples d’actions retenues ?
JM : L’essentiel se situe dans les missions principales, sociales, du Conseil Général. Nous devons maintenir l’intervention de la collectivité dans ce domaine, honorer nos engagements déjà délibérés, en matière de subventions aux associations et aux structures du conseil général, par exemple l’Atrium et Fonds Saint-Jacques, et dégager une enveloppe pour assurer l’entretien des routes départementales, pour assurer la sécurité des piétons et des automobilistes. Nous avons du réduire un peu l’effort, et nous n’avons pas pu contenter tout le monde, mais nous n’avons pas non plus lésiné sur les travaux d’entretien et d’amélioration des collèges, à la charge du Conseil général.
De manière générale, aujourd’hui, chacun doit réfléchir à deux fois avant de faire des projets, sachant que les subventions ne pourront plus être de même niveau que ce que nous avions auparavant. C’est cette réflexion que nous lançons aujourd’hui au Conseil général, et chacun doit se remettre en question sur cette question des subventions.
PP : Notre question financière portait sur deux aspects : la gestion précédente, mais surtout peut-être le désengagement de l’Etat. Est-ce que cette seconde partie n’est pas le véritable problème auquel vous avez à faire face ?
JM : Le retrait de l’Etat, ne serait-ce que sur notre compétence sociale est une réalité. Mais il faut aujourd’hui faire face à cette absence de dotations, et pouvoir préparer nos budgets en en tenant compte. Nous avons par exemple une marge de manoeuvre réduite sur la dotation sur les tabacs ; Eh bien nous allons avec nos parlementaires réactiver cette affaire, et tenter d’en bénéficier à la même hauteur que d’autres départements, comme l’a fait la Guadeloupe.
Nous ne sommes pas là pour juger la gestion de l’ancienne équipe. Peut-être que la période faste est terminée, où tout le monde pouvait bénéficier de subventions. Aujourd’hui les communes sont en difficulté, tout le monde est en difficulté. Il faut donc gérer avec les moyens dont nous disposons. Nous sommes en capacité de faire des choses, faisons les.
PP : Parmi les grands chantiers, à quel stade en êtes-vous, en interne, et dans vos relations avec le Conseil régional, dans la préparation de la fusion des deux collectivités ?
JM : Peut-être n’en entend-on pas parler à l’extérieur, mais cela ne veut pas dire que le travail n’est pas fait. Nous avons créé une commission Ad-Hoc, composée de onze élus de la majorité et de l’opposition, qui travaille sur la préparation de la collectivité unique. J’ai également rencontré le président du Conseil régional à ce sujet, et sur d’autres thèmes qui nous préoccupent en commun.
Avec les agents de la collectivité nous allons ouvrir ce chantier de façon à ce que chacun puisse porter sa pierre. Il y a un certain nombre d’éléments qu’il faut prendre en compte, notamment celui des doublons ; Et puis il faut rassurer les agents.
PP : Vous avez des retours d’une "angoisse" des agents à ce sujet ?
JM : Pas directement, mais nous la percevons dans nos contact avec les délégués syndicaux, qui seront d’ailleurs intégrés aux groupes de travail et de réflexion. Le chantier est ouvert, la collectivité est en marche, et nous abordons l’ensemble des questions liées à cette fusion. Par exemple la question du patrimoine : le département a un patrimoine important, de routes, de bâtiments…et il ne faut pas attendre le dernier moment pour examiner les conditions de cette fusion. Du point de vue des personnels, nous échangeons également avec le Conseil régional, dont on sait qu’il est en train de renforcer son encadrement. Nous en tenons compte pour l’avenir.
PP : C’est aussi une question que les internautes se posent fréquemment : ne risque t-il pas d’y avoir des doublons entre les personnels de vos deux collectivités suite à ces recrutements ?
JM : Je ne crois pas. Le conseil régional est suffisamment majeur pour porter une réflexion dans ce domaine. Mais il me semble que les recrutements effectués, principalement d’encadrement, vont justement lui permettre de préparer ses agents à basculer vers la collectivité unique. Il faut aussi savoir que pour certaines interventions, le conseil régional sollicite la compétence des techniciens du conseil général, et inversement, et il ne me semble pas qu’il y ait de doublons. L’objectif est en tout cas d’atteindre 2014 avec le moins de doublons possibles.
PP : Venons en maintenant au chapitre politique de cette interview. Certains de nos lecteurs, parmi lesquels des élus, s’inquiètent de l’avenir, et craignent des atteintes à la démocratie et à l’expression des oppositions, à travers les modalités de mise en œuvre de cette collectivité unique : mode de scrutin qui ne ferait pas de place aux petits partis, prime majoritaire de 20%, composition du "gouvernement" de la CU. Quel est votre sentiment à ce propos ?
JM : La première chose est qu’il y a eu un choix des martiniquais. Et même si la participation n’a pas été très importante, ceux qui sont allé voter ont décidé pour les autres. J’ai envie de vous dire que de ce point de vue, la page est tournée concernant cette collectivité.
PP : Mais au-delà du vote, et du projet validé en l’état, cela ne vous paraît pas gênant à vous qu’un groupe, quelqu’il soit, détienne une majorité écrasante ?
JM : Cela ne peut pas me gêner. En premier lieu, c’est déjà un peu le cas à la Région depuis plusieurs années, où le mode de scrutin s’accompagne d’une prime au vainqueur. Ensuite, pour gouverner la Martinique aujourd’hui, je pense vraiment que nous avons besoin d’une majorité forte. Trop longtemps, nous nous sommes plaints que beaucoup de dossiers sont restés en souffrance parce que des exécutifs, et leurs administratifs n’arrivaient pas à se rencontrer, à se parler, et à partager les dossiers. Si on peut avoir une majorité forte, j’espère que la Martinique ira de l’avant.
PP : Vous avez désormais comme opposition vos alliés de la précédente mandature, qui constituent un groupe important. Comment décririez-vous l’ambiance politique au sein de l’assemblée ?
JM : Nous avons travaillé en transparence, pour composer les instances de la collectivité. Nous avons voulu équilibrer les choses autant pour les commissions que pour les délégations, en faisant jouer la règle de la proportionnelle. Ce qui fait qu’aujourd’hui, le Conseil général devrait avoir un fonctionnement optimal. Nous n’avons pas d’opposition systématique dans nos commissions. Tout le monde travaille en bonne intelligence, tout le monde travaille pour le bien de la population martiniquaise, et lorsque nous nous retrouvons en plénière, l’opposition joue son rôle, mais sans opposition systématique. Nous fonctionnons principalement au consensus. Et notre majorité, même sans être importante, réussit à faire passer ses dossiers. Cela dit je ne crie pas victoire ; Ce que j’ai voulu, c’est un apaisement des hommes, des débats sereins, et que l’on puisse exprimer ses sentiments et son vote positif ou négatif, en toute tranquillité.
PP : Les observateurs de la vie politique en Martinique savent qu’il existe deux cultures politiques différentes à Batir, et au PPM, au Lamentin et à Fort-de-France. Des cultures qui ne se sont pas beaucoup rencontrées durant les dernière décennies. Quel est le sens du rapprochement entre Bâtir et le PPM au sein de cette alliance "Ensemble pour une Martinique Nouvelle", et pour quels objectifs ?
JM : Il faut d’abord préciser que Bâtir n’existe que depuis une douzaine d’années. Et pour ma part, j’ai eu un temps le sentiment que nous pouvions évoluer seuls. C’est vrai que nous avons eu avec Pierre Samot un tel succès au Lamentin sur nos échéances politiques, que nous avons peut-être pensé que nous pouvions le reproduire à plus grande échelle.
Mais lorsque l’on fait l’analyse de la situation de la Martinique, à un tournant difficile, avec une absence de confiance en les hommes et les partis politiques, nous avons réfléchi à ce qu’il faudrait faire pour sortir le pays de ce carcan.
Aux régionales par exemple, nous avons du constater que pour la première fois, Bâtir n’avait pas réussi à franchir la barre fatidique des 5%. Cette expérience nous a imposé de nous arrêter, et de nous poser de vraies questions ; Nous avons donc soutenu le groupe de serge Letchimy, et nous sommes ensuite entrés dans des échanges avec d’autres partis de gauche de Martinique. Et cela nous a permis de commencer à réfléchir sur un devenir un peu plus certain.
Alors on nous rétorquera que nous avions au préalable fait front commun avec le RDM et d’autres partis autour de l’article 74. Mais nous avons tiré avec nos militants enseignements des résultats des consultations, et décidé, à partir des régionales, de faire un bout de chemin avec "Ensemble pour une Martinique Nouvelle". Cela ne préjuge pas de nos positionnements sur les élections locales, comme les municipales. On verra comment les choses vont évoluer. Mais nous discuterons avec nos partenaires, et prendrons les décisions qui s’imposent.
Interview exclusive politiques Publiques. Mardi 11 octobre 2011
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