Collectivité unique : Une mutation des choix citoyens de janvier 2010
Tweet« Collectivité Unique : une occasion à saisir pour renforcer les principes démocratiques »
Par Christian Rapha*
La lecture attentive du Projet de Loi sur la Collectivité unique ne révèle rien que nos élus n’aient au préalable sollicité auprès du Gouvernement. Ce projet n’est ni plus ni moins qu’un assemblage aussi cohérent que possible de requêtes disparates sur lesquelles nous n’avons pas su dégager de véritable consensus. A force de divergences, nos élus se sont contentés de fournir au Gouvernement les ingrédients d’un « calalou » institutionnel … sans lui en donner la recette. Aujourd’hui, certains voudraient rendre les « Parisiens » seuls responsables du « vouloukoutou » quelque peu indigeste qui nous est proposé.
Assurément de nombreux Martiniquais se demandent comment a pu s’opérer, à travers ce projet de loi, une telle mutation de leurs choix exprimés en janvier 2010. Rappelons-leur que ce texte n’est qu’une laborieuse synthèse des positions des Conseils général et régional, majoritairement autonomo-indépendantistes. Rien de surprenant, dès lors, qu’il soit en déphasage avec leurs votes des 10 et 24 janvier. La question est particulièrement évidente sur les dispositions liées à la Gouvernance et aux modalités électorales.
Recul de la représentation territoriale
Que nous propose-t-on ? Une élection de liste à la proportionnelle, à deux tours, avec prime majoritaire de 20%. Le tout sur une unique circonscription découpée en sections. Pas de scrutin uninominal, donc exit la représentativité des territoires ! Le message est clair : fini la proximité, place aux appareils et aux partis ! La prime majoritaire proposée dans le but louable d’assurer une stabilité politique, combinée à la proportionnelle intégrale, constitue un mécanisme de « blindage » institutionnel et annonce la disparition des « petits partis ». Liquidation de la relation de proximité avec l’électeur, liquidation des partis minoritaires, donc de la pluralité d’expression, c’est l’évolution vers la responsabilité dans la régression démocratique ! Le véritable enjeu de ces modalités d’élection peut apparaître comme un choix cornélien. Si nous voulons assurer la parité et la représentation des partis … il est indéniable que le scrutin de liste est le plus favorable.
Mais si nous voulons la proximité de l’élu avec son électorat, qui reste l’essence de la vie politique, alors le choix doit être celui du scrutin uninominal. Le juste équilibre entre ces deux modalités implique un travail de fond, des juristes et élus politiques pour élaborer un scrutin mixte et simple … Sur cette question, certains responsables se sont bien gardés de s’exprimer. Et pour cause ! Le scrutin de liste est très confortable pour les partis. Les candidats placés sur la liste sont redevables de leur élection … à la tête de liste et au parti !
Qui veut-on berner en faisant croire que la mise en place de sections permet de se dispenser du scrutin uninominal qui assure la représentation la plus fine d’un territoire et le lien, la relation de responsabilité directe, entre élu et électeur ? Une élection à la « proportionnelle intégrale » est, à nos yeux, une dérive pour le système de démocratie directe auquel nous sommes attachés. Chacun le sait, le contact et la relation sont le coeur de notre culture. Il ne faudra pas s’étonner si ce projet est adopté, sans de substantiels amendements, que le désamour dont sont victimes les hommes et femmes politiques s’aggrave encore. L’affaiblissement du lien entre électeurs et élus aboutira inéluctablement à un renforcement de l’abstention déjà constatée pour toutes les élections ... Si les municipales échappent à ce constat, c’est bien qu’il s’agit du scrutin offrant la plus grande proximité avec les élus, malgré une élection collégiale. Une Gouvernance renforcée nécessite des garanties démocratiques Pourquoi nos élus ont-ils considéré indispensable la création d’un Conseil Exécutif … sorte de gouvernement maitrisant la quasi-totalité des pouvoirs ? Pourquoi ne pas avoir choisi, comme la Guyane, une simple commission permanente reflétant la pluralité de l’assemblée ?
Il est vrai que les politologues et juristes Justin DANIEL, Emmanuel JOS et Christian VITALIEN, consultés par nos élus en amont de l’élaboration du texte, soulignaient que le modèle de conseil exécutif, tel que proposé, qui privilégie une « politisation » de la nouvelle collectivité, est identique à celui de la Corse. Mais les mêmes soulèvent également les questions de la reconnaissance des droits spécifiques de l’opposition et des procédures permettant de renforcer une gouvernance démocratique. Il est préoccupant de noter que certaines de leurs propositions1 n’ont pas été suivies sur ces questions !
Nous aurions donc DEUX présidents ! L’un à la tête de l’assemblée, l’autre à la tête du Conseil Exécutif … bref un Premier Ministre ! C’est, d’ailleurs, ce dernier, qui n’est pas désigné directement par les électeurs (et qui n’est pas forcément une tête de liste), qui concentrerait les compétences des Présidents des Conseils général et régional ! Cette proposition porte en germe le risque d’une dérive autoritaire si la parole et la place de l’opposition ne sont pas explicitement garanties ! Les exemples sont nombreux des dérives qui existaient déjà avec deux collectivités : intimidation des élus minoritaires, vote à mains levées imposé, CESR réduit au silence, pression sur les maires et les associations à travers des promesses de subventions, pression sur le personnel des collectivités, sur les journalistes … voire sur le citoyen ordinaire !
Au PRM, nou pa lé soti en sann pou tombé an difé ! Nous avons milité pour une Collectivité unique dans le cadre du 73 … et comme la très grande majorité de ceux qui se sont exprimés lors du référendum, nous ne voulons pas que l’on détourne insidieusement notre choix affirmé sans ambiguïté il y a un an ! Nous demandons également que soient clairement inscrites et renforcées dans cette loi les procédures garantissant les droits des groupes politiques minoritaires : représentation dans les instances décisionnelles et d’évaluation, respect des délais, partage équitable des temps de parole, marge d’initiative, liberté d’accès à l’information … les champs d’amélioration sont nombreux. C’est un préalable à l’exercice d’une démocratie apaisée. Ces dispositions doivent être complétées par d’autres visant à renforcer la transparence des décisions, à instaurer des voies de recours pour la population. De même l’obligation de rendre-compte de décisions ou d’actions devrait se faire à échéances très régulières. Les citoyens doivent disposer de circuits simples, clairs, d’accès à l’information et aux documents publics grâce aux technologies modernes. C’est particulièrement vrai pour les média, qui sont des garde-fous d’une démocratie.
Une chance de mettre fin au système de « mandarinat politique »
Au PRM nous sommes partisans de l’idée que « l’essence du pouvoir est d’agir et non de durer ! » Aussi nous proposons que le conseiller territorial ne puisse bénéficier que de deux mandats consécutifs seulement. 12 ans sont en effet suffisants pour lancer une politique et la voir aboutir. Cette mesure limiterait les pratiques populistes qui visent d’abord à se faire réélire, pendant vingt ou trente ans, au détriment de l’intérêt général. Elle favoriserait le renouvellement des générations politiques et inciterait ceux qui sont en place à préparer leurs successeurs … plutôt qu’à leur « couper la tête ». Bref ! Une chance de juguler la tentation despotique et d’instaurer une véritable « respiration démocratique » dans notre pays.
Au PRM, nous sommes convaincus que l’évolution institutionnelle était inévitable, mais qu’il faut savoir évoluer en encadrant la prise de risques. Le PRM refuse donc de prendre simplement acte de ce projet de loi qui, sous certains aspects, détourne le choix des électeurs du 24 janvier. Le PRM affirme sa très grande vigilance sur le processus institutionnel engagé et demande aux élus martiniquais, en particulier ceux qui sont les plus proches du gouvernement, d’oeuvrer jusqu’au dernier jour à son amélioration, dans l’intérêt supérieur de notre pays."
* Christian Rapha est Secrétaire Général du PRM (Parti Régionaliste Martiniquais), 13 février 2011
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