Letchimy : "un urbanisme progressiste"
TweetIntervention de clôture de Serge Letchimy, urbaniste, et président du Conseil Régional de la Martinique, à l’occasion des journées mondiales de l’urbanisme, le 10 novembre 2010.
L’urbanisme, d’hier à demain, ou l’art de la transmission
"J’ai lu dans le programme des JMU que vous évoquiez « la révolution urbaine en cours, en Colombie, à travers le projet de Medellin ».
Cela m’intéresse beaucoup, J’y reviendrai.
Je dois vous dire que je suis un enfant d’une autre révolution urbaine, fomentée par un homme qui fut à sa manière le grand Urbaniste de Fort-de-France, je veux parler d’Aimé Césaire.
Quelle est cette révolution, elle est si simple qu’elle est terriblement complexe : Avec Césaire, la marge est au centre
Vous l’avez vu, entendu ou appris … A Fort-de-France, les premiers quartiers dits d’habitat spontané s’édifient au sortir de l’habitation, comme vous le savez sur du foncier municipal et sur les 50 pas géométriques.
Là où le pouvoir identifie une pathologie urbaine, une plaie sociale à éliminer plutôt qu’à soigner ; d’autant plus que les terrains d’implantions sont pour le moins ingrats, inhospitaliers, et dangereux.
Or, au lieu de repousser, de congédier, de dissuader, Césaire comprend, accueille, soutient, organise. Le Nègre veut quitter définitivement le système de la plantation ?
L’Etat n’a pas de politique de l’habitat ?
Et bien, la Ville va soutenir l’implantation … A Trenelle, a Volga plage Césaire parie que le quartier, même dans les conditions les plus pénibles d’habitat, de précarité, de promiscuité, de vulnérabilité, offre une chance d’intégration et un terrain de cohésion pour ces hommes et ces femmes qui par l’urbain deviennent enfin concitoyens.
Car l’on sait quelles sont les valeurs, homériques et héroïques, que ces hommes et ses femmes ont incarnées pour produire leur Habitat. Ces valeurs, mélange de d’entraide et de solidarité, de persévérance et de courage, de savoir-faire et de débrouillardise … ces valeurs marquent le seau d’une forme de génie populaire.
Quand Césaire accueille, dans les années 60, la misère de la Martinique, l’exode des campagnes, des plantations par les plus pauvres – ce que G Torres appelle « le grand déménagement ». L’économie se dérobe et le centre de gravité de toute l’activité se déplace vers la plaine du Lamentin.
L’ouverture de l’aéroport, la réalisation progressive de l’autoroute, la multiplication des zones d’activités achèvent de déstabiliser l’économie urbaine et portuaire de Fort-de-France qui produit d’autant moins d’emplois pour les bras qu’apparaît la conteneurisation du port. On passe des stigmates de servilité économique coloniale de l’habitation à une aliénante société de consommation. Cette cruelle mutation génère une mobilisation exceptionnelle de la ressource existante ou résiduelle. Et c’est l’urbain qui en sera le théatre offrant à l’imaginaire et à la culture une nouvelle étape de l’organisation de la société Martiniquaise. C’est dans la ville et dans les quartiers que va se jouer le combat de la Dignité et de l’Identité.
Césaire prononçait ceci :
« J’entends par culture, tout ce que l’homme fait, non pas l’instruction, mais tout ce que l’homme fait, tout ce qu’il fait et tout ce qu’il entreprend de faire chaque jour pour organiser sa vie, c’est-à-dire pour s’accommoder à la nature et à l’histoire d’autre part… » Aimé Césaire
On peut comprendre pourquoi au milieu des années 70, Aimé Césaire donne une nouvelle impulsion à la politique culturelle foyalaise avec la création du Sermac, irradiant le territoire de centres culturels dans les quartiers et organisant le Festival Culturel de Fort-de-France. L’accès à la culture pour tous est synonyme de l’accès à l’urbain offrant à l’homme des espaces de liberté et d’émancipation inédit, un nouveau droit à la ville est né. Cette nouvelle politique culturelle est centrée autour de la question cruciale de l’identité : c’est affirmer une présence au monde, c’est valoriser la culture et les arts de l’Afrique et de la Caraïbe. La culture pensée et vécue comme vecteur de résistance et d’espérance. La culture habite la ville, elle l’innerve, elle bâtit même la ville donnant ça et là au prolétariat ses lieux à l’aspiration bourgeoise ses niches de progrès dans un milieu ou les traces de la race continuaient à rythmer la géographie sociale. La culture- le « koudmen », la solidarité, la maitrise du foncier permettent la construction de maisons, basée sur la stratégie communautaire d’appropriation collective de la terre et du droit à la ville.
On était pauvre, mais on avait au moins cela : la culture, était auto-générée et auto-alimentée par la relation sociale, émancipant du coup l’urbain, les stéréotypes architecturaux validant le vernaculaire dans un vocabulaire singulier et un esthétisme conjurant le conformisme occidental.
Au total, l’œuvre urbanistique du Maire Aimé Césaire est éminemment décisive et fondatrice. Ce que nous vivions à Trénelle, on le vivait aussi au même moment à la SURZA à Saint Domingue, à Cité Soleil en Haïti à la perla à Porto Rico, ou ailleurs dans le sud dans les favelas du brésil.
La Ville demeurait un espace démocratique, accessible et ouvert.
Aujourd’hui, de nouveaux périls (violence, drogues, trafics …) remettent en question ces acquis qui constituent un fondement de l’urbain : la capacité des quartiers a s’ancrer dans la ville, la capacité de la ville à produire de la citoyenneté.
C’est ce que les héritiers de Césaire ont à leur charge de mener à bien. Faire que la ville redevienne un espace de démocratisation de citoyenneté de solidarité et de construction du lien social.
C’est ainsi que, dans les années 80, nous avons provoqué la création d’une école martiniquaise de pensée et de pratique de l’urbanisme, discipline pluridisciplinaire par définition. (Lariamep)
Deux éléments fondamentaux caractérisaient ce mouvement, qui fut pour nous une véritable révolution urbaine :
la conviction que les villes et les quartiers des Antilles s’inscrivaient dans le paradigme du Sud et non de l’Occident, dans une géopolitique caribéenne ou sud-américaine et non européenne
notre capacité à initier une recherche alternative, déroutante pour les idées reçues, à la limite de l’anti-conformisme, pour faire le lien avec une soif inextinguible d’action, d’initiative et de réalisation.
Ainsi, au sein de l’ARIAMEP puis de la SEMAFF, nous avons mené bon nombre d’études sur l’histoire et l’aspect des divers quartiers des villes de la caraïbe et notamment sur les quartiers populaires.
Il fallait réorganiser au mieux ces foyers nés de l’exode rural, sans pour autant effacer les empreintes laissées par le peuple, quand bien même elles s’étaient matérialisées de manière anarchiques ; elles devenaient les marques de l’architecture propre aux populations locales.
La soumission à l’Occident voulait qu’on rase tout et qu’on reconstruise des HLM.
Nous avons au contraire cherché à préserver des lieux de mémoire tout en laissant jouer l’imaginaire.
Et Fort-de-France, est devenue, petit à petit, un laboratoire de la ville caribéenne
Ce paradigme est majeur pour tout ce qui va suivre, et plus largement, pour tout ce qui peut être pensé et avancé concernant la culture et l’habitat urbain dans la Caraïbe.
Notre histoire, notre géographie, ont conduit nos peuples, caribéens et sud américains … … à inventer des langues nouvelles avec le créole, … à réinterpréter des croyances et des fois, … à créer des musiques, des danses sur des rythmes nouveaux … à éclore une littérature, une poésie, des contes par la magie de l’imaginaire (et c’est Césaire, Walcott, Carpentier …) … à redessiner le monde comme l’éclat d’une peinture de Wilfredo Lam
Fort-de-France illustre ici une dialectique universelle aux villes du nouveau monde qui est valable pour Pointe-à-Pître, Cayenne, nos villes créoles, et à une autre échelle et plus loin, Santo Domingo, La Havane, etc …, villes tiraillées entre …
d’une part l’héritage-fardeau des quartiers de survie urbaine,
d’autre part l’obsession de l’idéal patrimonial et architectural,
enfin l’attractivité et la modernisation dans un contexte de compétitivité locale, régionale et mondiale.
De quoi s’agit-il ?
Il s’agit d’inverser le paradigme pour créer des clés de lecture en phase avec notre réalité caribéenne et considérer la ville, le quartier et l’habitat comme une création culturelle.
La culture est avant tout l’ensemble des traits d’appartenance à un groupe social. Elle « habite » une esthétique propre et caractérise un peuple tout comme elle traduit et reflète ses forces, ses talents, son imaginaire, en un mot son génie créatif.
Cette révolution méthodologique et sémiologique rejoignait les stratégies naissantes du CARIMOS, qui avançait que le véritable patrimoine des villes du nouveau monde qu’est la Caraïbe, et plus largement des Suds, se trouvait tout autant sinon plus dans l’architecture du peuple que dans la monumentalité et le prestige.
Cette position critique est consubstantielle de notre rapport et de notre apport au monde : … soit nous reproduisons, calquons ou « tropicalisons » les critères, les règles, les méthodes importés de l’occident (voire imposés) ; … soit nous fabriquons notre grammaire pour que l’objet étudié (l’espace, la société …) puisse être lu avec pertinence et sensibilité.
… Les quartiers de Fort-de-France, laboratoires de la mangrove urbaine
C’est dans ce contexte et selon cette démarche que le concept de « mangrove urbaine » a été pour la première fois employée et diffusée.
La notion visait à conceptualiser les caractéristiques principales de l’occupation périurbaine à la Martinique, lors de ces 50 dernières années.
Sans faire le professeur, le terme de mangrove urbaine désigne une aire naturelle d’espoir et de désespoir, d’une existence en perpétuelle renaissance, qui dans le lais et relais de la mer et de la terre exhorte la fatalité et initie le limon créateur de la fertilité. Isolé et à la marge, flanqué dans les mornes et dans les ravines, les quartiers populaires défie la mort et nous invite aussi perpétuellement à la résistance et à la vie. Ce terrain complexe et dynamique va devenir le terrain d’engagement d’un urbanisme progressiste, nous impliquant dans une nouvelle culture de la démocratie urbaine, et une nouvelle ingénierie de l’aménagement et de l’urbanisme. C’est un des défis de l’urbanisme contemporain, qu’elle soit caribéen ou, par extension, universel.
L’urbanisme, le travail social des quartiers, la conception et la production de notre habitat, ont vocation à lutter contre l’uniformisation identitaire et, partant de là, à répondre à la demande sociale et à exprimer une réalité culturelle.
Aujourd’hui, que se passe-t-il ? On essaye toujours de refaire la ville. Mais les repères ne sont plus les mêmes. On est plus dans la jouissance de droits que dans la conquête de droit.
On est plus dans un bien être matériel que dans une aspiration existentielle.
Mais est-ce que cette ville qui se refait tient autant compte de la parole habitante, de cette manière populaire de créer la ville-équilibre ?
Est-ce que les habitants accompagnent la construction de cette ville ?
Oui, dans l’intention. Dans le fond des réalités, c’est moins évident. La spéculation prend le pas sur l’usage et la survie ; l’égoïsme sur la solidarité. Dans un contexte où les villes sont submergées de problèmes de tout ordre, seules les réponses d’interventions techniques ou de régulation sociale semblent s’imposer, occultant de plus en plus l’urbain et l’humain rangés au rôle de variable d’ajustement soumis pour le premier aux exigences de la rentabilité et pour le second aux contraintes d’une gestion technocratique de l’espace
Pour nous, l’orientation donnée au développement et à la rénovation de la ville doit concourir, en premier lieu, à restaurer une culture sociale, une identité.
Le « malecon » dans le vaste projet de renouvellement urbain en cours, à Fort de France est loin d’être un exploit technologique, c’est avant tout un projet culturel. C’est un lieu où convergent les populations des quartiers et des communes de Martinique, un lieu où les gens se rencontrent de nouveau, échangent, s’expriment. On retrouve l’idée d’une urbanité partagée, génératrice de lien social et de respect de l’autre.
Je crois que s’impose alors à nous l’âge d’une nouvelle révolution urbaine, celle de la ville durable, pour employer un terme « porteur », celle de la « Ville équilibre », je dirais.
Il doit avoir au départ de tout projet urbain l’expression d’un projet humain, pensé, négocié, débattu et partagé, puis contractualisé et opérationnalisé. Cela ne peut correspondre qu’à une éthique politique fondé sur une vision enracinée de l’avenir.
Un projet urbain visant à : 1°) restaurer des fonctions urbaines, 2°) intégrer la ville dans l’ensemble plus vaste (le pays, l’agglomération, la Baie …). 3°) établir une vision du quotidien et du devenir, de l’opérationnel immédiat et du prospectif … 4°) Enfin, l’adhésion des habitant n’est pas la moindre des conditions de réussite du projet : c’est la démocratie participative …
Tout comme notre génération a pris le flambeau l’héritage Césairiste, il incombe aujourd’hui aux nouvelles générations progressistes d’anticiper les nouveaux défis du nouveau réel urbain.
Aujourd’hui, trois phénomènes modifient ces comportements :
le virtuel, avec l’impact des images banalisant la violence extrême (médias, net, câble.)
la mobilité, avec les outils de liberté que sont par exemple le scooter et le portable
le désœuvrement, généré par l’exclusion sociale et la relégation du monde économique.
Pour nos villes, c’est aussi ça « le réel urbain ».
Or, c’est dans cette jeunesse désœuvrée que se vivra l’avenir de la Ville et du Pays, dans l’équilibre négocié ou dans la rupture violente et désespérée.
Car au-delà des ces deux grands champs de mutation sociale, ce qui apparaît dans nos villes contemporaines, c’est ce lent glissement du collectif vers l’individuel ; de la cause noble, mobilisatrice, au repli égoïste de la consommation et de la satisfaction des instincts immédiats.
Le défi qui attend la Ville de demain, c’est le développement durable réel, équitable, authentique, c’est de la relation sociale, et la capacité de l’urbain à protéger la vie et à générer la vie …
Alors Oui, je crois que l’ALTER-URBANISME évoqué lors de ces JMU me parait plus que jamais pertinent, je dis même vital
Et donc Oui, Monsieur le Président de la SFU, M. Jean-Pierre Gautry, chers Amis
J’ai très volontiers accepté l’idée de présider ces Journées Mondiales de l’Urbanisme 2010 de Fort-de-France, entre Martinique, Guadeloupe et Guyane, entre Caraïbe, Amériques et Europe …
Je l’ai fait conscient du chemin parcouru, au cœur de l’universel urbain.
Conscient mais aussi inquiet des défis à venir.
Une autre ère s’ouvre pour les nouvelles générations qui, Fanon le disait, est confrontée à sa responsabilité : c’est l’ère du développement durable, équitable, raisonné.
J’invite d’ailleurs les urbanistes de demain à réévaluer les contours de ce développement pour notre espace pour nos villes, , à une époque charnière où la crise internationale bouleverse de manière irréversible les convictions sur le marché tout puissant ou sur l’Etat régulateur.
C’est une invitation à faire projet, avec discipline et méthode, dans avec passion et générosité
Le concept d’autonomie sera bien l’idée majeure et la clé du développement pour ce XXIème siècle, à l’échelle de l’individu, à l’échelle de la collectivité. Et la Ville doit demeurer l’espace du collectif , l’espace de la créativité, de l’autonomie et des libertés humaines.
Voilà quel est le nouveau rendez-vous !
C’est pourquoi il me plait d’accompagner les projets de coopération, réciproque et constructif, avec Haïti bien sur, avec la Colombie et Medellin, j’ai bien entendu. Ce pont avec une autre « révolution urbaine », suggéré par l’AFD, initiée par Fabrice Richy et Bruno Carrer, me donne l’occasion de saluer deux invités prestigieux de ces JMU :
César Augusto HERNANDEZ, urbaniste de Medellin, qui vous a subjugué – je le sais et je veux le voir - par sa présentation de la « révolution urbaine « et des Plans d’Urbanisme Intégraux de Médellin »
Edwin QUILES, mon frère de combat, de PORTO-RICO, qui a la formule de ce que nous devons être « des activistes urbains »
C’est pourquoi, enfin, il me plait de soutenir l’idée, incontournable, d’un Institut Urbain Caribéen, à trois conditions :
sa représentation de notre diversité culturelle, au cœur de la grande Région Caraïbe
sa capacité à former une profession qualifiée, opérante,
sa capacité à recréer l’essence même de l’urbanisme : sa pluridisciplinarité.
Je demande aux enseignants, aux professionnels, aux étudiants… de s’approprier ce projet, de le structurer, et de développer.
Le Député et le Président de Région que je suis, affirme ici son soutien entier et décidé à ce projet seront pleinement associés cette idée.
Je veillerai à en parler, quand il le faudra, avec mes collègues de Guadeloupe et de Guyane, dans le cadre de l’Union Régionale Antilles Guyane (URAG)
Comme pour les Villes, nous avons le devoir de la transmission, qui est aussi une transmission du savoir et de la recherche
Acceptez donc que j’emprunte à Césaire la magie du mot : l’urbanisme, c’est pour nous tous « une force pour regarder demain ». Je vous salue. Je vous félicite. Je vous remercie. Et j’invite le talent martiniquais, caribéen à exprimer les sons de ce que nous sommes, Avec Victor O et sa « Révolucion Karibéana »."
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