La raison doit s’inviter au débat des 40%
Ainsi donc, la fausse annonce de la suppression des 40% suscite les émois habituels. Depuis la tentative giscardienne du ministre Paul Dijoud, des initiatives viennent à intervalles réguliers rappeler la volonté de l’Etat de reconsidérer la prime de vie chère versée aux fonctionnaires exerçant en outre-mer. A nouveau, les défenseurs de cette majoration se figent dans une opposition aveugle à toute remise en discussion de cet avantage. Tout se passe comme s’il fallait rester au niveau zéro du débat et d’éviter que la raison ne s’invite à la discussion.
Quel que soit le bout par lequel on l’aborde, la majoration de 40% crée un malaise qui fait perdre leur bon sens aux intelligences les plus vives et leur jugement aux critiques les plus avertis. Quoi qu’on dise, on n’entend qu’un mot : suppression. Une seule phrase pourrait résumer la plupart des arguments : « ne touche pas à mes 40% ! ».
« Ne touche pas à mes 40% ! »
« Que soit faite au gouvernement une proposition, à la fois, de justice et de grand intérêt pour la collectivité. Que 15% sur les 40% de la prime de « vie chère » soit reversés aux usagers des transports publics, par la baisse du prix du ticket. Ce serait justice d’aider ceux-ci, qui se recrutent surtout parmi les moins favorisés. Le caractère d’incitation économique serait garanti, d’abord parce que les fonds seraient maintenus à la Martinique, mais aussi parce qu’ils n’iraient pas, comme c’est souvent le cas, s’accumuler dans les banques sur des comptes improductifs. Enfin, une forte baisse du prix du ticket, qui pourrait tendre vers la gratuité, est vraisemblablement le seul moyen d’inciter le citoyen à laisser sa voiture à la maison, et à aider à la fluidité de la circulation ». Voilà ce que j’écrivais en novembre 2007 dans Antilla : seul le taux de 15% me paraît discutable.
« Les 40% », mesure incitative pour la mise en œuvre de l’assimilation.
Si le pouvoir d’achat s’est trouvé au centre de la création de la bonification de traitement, l’objectif premier était d’encourager la venue en outre-mer de cadres métropolitains pour gérer la colonie, puis mettre en œuvre l’assimilation. La mise en place des structures du département voulu par les martiniquais exigeait la présence de cadres introuvables sur place. La principale particularité de cette disposition résidait donc dans son caractère incitatif. En effet, le départ de fonctionnaires d’Europe vers l’outre-mer n’allait pas de soi en cette première moitié du 20ème siècle. Il fallait que les volontaires y trouvent de l’intérêt. La majoration de traitement a donc été la principale carotte offerte. S’y ajouta l’indemnité d’éloignement, aujourd’hui disparue. Enfin, au moment du calcul de la pension de retraite, et comme pour le service national, le temps passé en outre-mer donne droit à une majoration d’ancienneté.
Naissance d’une véritable classe des fonctionnaires
La situation des arrivants étaient inévitablement meilleure que celle des fonctionnaires autochtones. Cependant la cohabitation dans les mêmes fonctions, souvent sur les mêmes lieux de travail, a mis en évidence les inégalités dont ces derniers faisaient les frais. La situation était évidemment injuste, mais surtout insupportable. D’où la grève mémorable conduite par le Cartel des fonctionnaires, laquelle se situe au meilleur rang des victoires syndicales des départements d’outre-mer. Dès lors, les droits ont été étendus à tous les fonctionnaires exerçant en outre-mer, de sorte que les mesures perdaient leur stricte vocation d’incitation. Leur extension aux fonctionnaires autochtones de l’Etat, puis à ceux de la fonction publique territoriale, allait conduire à reconnaître à ces personnels un statut à part donnant naissance à une véritable classe des fonctionnaires. Pourtant, à bien considérer les choses, il s’agissait de remplacer une injustice par une autre, une situation circonstancielle, donc à vocation provisoire, en une rente de situation durable.
Une main séparatiste et une main assimilationniste
Le devoir de renoncement au confort du statut départemental, regardé comme la plus élémentaire exigence de courage et de dignité, trouve sa limite dans tout ce qui peut égratigner l’élément essentiel de l’assimilation que constitue « les 40% ». En effet, il est surprenant que dans ce milieu qui fournit l’essentiel de l’élite et qui dicte depuis toujours les règles de la conscience martiniquaise, les bénéficiaires de la majoration des 40% soient à ce point fermés à toute réflexion sur le sujet. Ce sont précisément les figures de proue de l’avant-gardisme martiniquais qui se font les porte-drapeaux d’une mesure créée sous la colonie et renforcée par la départementalisation. Cette fois encore, ils n’ont pas été pris de vitesse. Sitôt apparus les premiers bruits suspects, le PCM et le GRS ont sorti leurs pistolets : pas question de laisser d’autres rappeler que « les 40% » constitue une mesure de mise à niveau du pouvoir d’achat permettant une meilleure intégration à la France. Certes, la nation martiniquaise doit accéder à l’indépendance ou, à tout le moins, à l’autonomie la plus large, mais il ne s’agit pas de perdre le nord. Ceux qui professent la dignité et la responsabilité possèdent, en réalité, une main séparatiste et une main assimilationniste. Les deux bras qu’ils brandissent donnent l’image de ce qu’on nomme tantôt paradoxe et tantôt schizophrénie.
Une injustice a été remplacée par une autre
En tout état de cause, en supprimant une injustice insupportable, une nouvelle injustice non moins évidente voyait le jour. En effet, il a été décidé par décret de la République que sur un même territoire une catégorie de citoyens se voie accorder une majoration de traitement pour tenir compte de la cherté de la vie en outre-mer. On peut s’étonner qu’une injustice aussi manifeste puisse durer aussi longtemps sans provoquer de réaction de la part des citoyens exclus du bénéfice de cette aide à la consommation. D’autant plus que cette aide est accordée finalement à des hommes et des femmes qui bénéficient déjà de la garantie de l’emploi.
Les fonctionnaires du collectif du 5 février ont ouvert la boîte de Pandore
Le retour itératif du dossier des 40% est la preuve de l’existence d’un malaise qu’il faudra bien résoudre un jour. Les tentatives sont généralement extérieures au département, les premières attaques ayant vu le jour sous la présidence de Valéry Giscard d’Estaing. D’aucuns affirment qu’un sort leur aurait été fait si celui-ci avait été reconduit à cette fonction en 1981. Plusieurs experts ou chargés de mission se sont penchés sur les sur-rémunérations, non pas pour les supprimer mais afin d’en réajuster le taux. Pour la première fois, la circonstance est fournie de façon bien involontaire par les fonctionnaires eux-mêmes. En demandant que soit en quelque sorte entreprise une ébauche d’alignement des salaires du secteur privé sur les traitements de la fonction publique, les dirigeants syndicaux du collectif du 5 février 2009 ont ouvert la Boîte de Pandore.
Yves-Léopold Monthieux, le 13 septembre 2010
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