Les laboratoires de la société martiniquaise
TweetQu’il n’y ait jamais personne en Martinique pour apporter la contestation aux affirmations de type « les-Martiniquais-sont-les-meilleurs-spécialistes-de-la-Martinique », relève incontestablement de l’indigence des oppositions et de la critique intellectuelle. Les intelligences de ce pays abdiqueraient-elles aussitôt exprimée une manière de parole officielle ou de vérité révélée ? Il leur appartient pourtant, de part l’esprit d’impertinence qu’on attend d’elles, d’éclairer certaines affirmations par leurs avis et leurs critiques ou de les conforter par leur approbation.
Au cours d’un débat sur l’urbanisme organisé jadis par RFO, Camille Darsières s’était élevé contre l’avis des architectes qui soulignaient les risques qu’encourraient les habitants de Trénelle en cas de séisme majeur. Le député se louait, au contraire, du génie exceptionnel de ces citoyens qui ont su construire leurs demeures sur les contreforts du Morne Desaix dans des conditions de sécurité, selon lui, parfaitement acceptables. Devant cette mâle assurance, les spécialistes présents sur le plateau étaient restés sans voix.
« Mangrove urbaine » et « urbanisme progressiste »
Les « quartiers d’habitat spontanés » de Fort-de-France sont volontiers présentés comme le résultat d’une politique généreuse d’ouverture de la ville aux ouvriers agricoles privés d’emplois. Et voilà que Texaco, Volga Plage et Trénelle sont élevés au rang de modèles d’« urbanisme progressiste ». Et grâce à cette prouesse, « Fort-de-France, (serait) devenue, petit à petit, le laboratoire de la ville caribéenne ». De même, « les quartiers (seraient des) laboratoires de la ’’mangrove urbaine’’ ». On sait pourtant que cette expression recouvre le caractère spontané et « inorganisé du bidonville », lequel est situé « entre la ville et la campagne » sur « des terrains par nature inconstructibles » et frappé par « l’enclavement géographique », la « marginalisation spatiale » et parfois celle des hommes qui l’habitent. Ces mots de la très respectée géographe Alexandra de Cauna devraient relativiser les enthousiasmes.
Ligne de partage incertaine entre la vile et les quartiers
L’extension de la ville vers la banlieue a été en quelque sorte stoppée par un mouvement inverse : la descente des quartiers vers la ville. Dans un moment de fermeté du propos j’ai parlé de « bidonvillisation » de l’En-ville. Il y a un peu de cela, qui ne peut pas être un projet d’urbanisme mais un résultat. La montée de la ville et la descente des quartiers ont donné un résultat moyen de compromis urbain dont la ligne de partage est aussi incertaine que pour la mangrove celle qui sépare la mer et la terre. On voit bien le souci de la municipalité d’agir à la fois pour la restitution de la ville et le désenclavement des quartiers, encore à réaliser. De là à considérer Fort-de-France comme un modèle d’urbanisation, il faut, pour le faire croire, tout le talent de l’ancien maire de Fort-de-France ainsi que le respect admiratif ou craintif que la gente intellectuelle lui voue.
Que sont devenus les « descendus » ?
Nul n’ignore que l’apport des « descendus » de nos campagnes offrait à la ville des bras vigoureux de travailleurs, lesquels étaient dotés de valeurs humaines souvent mises en évidence dans nos récits et nos ouvrages. Que sont-ils devenus ? Sous d’autres cieux, cet apport a pu servir à l’essor des villes d’accueil. On accuse volontiers le Bumidom d’avoir entraîné le départ en métropole d’une partie des forces vives de la Martinique. Fort-de-France avait donc échappé à ce mouvement, ses pertes supposées ayant été plus que comblées. Elle avait connu un mouvement inverse : les forces vives n’avaient pas quitté la ville, elles l’avaient au contraire renforcée. Ne soyons pas aussi injustes envers les quartiers foyalais qu’on a pu l’être pour le Bumidom. Bien des familles ont trouvé le salut, qui, sur le chemin du départ, avaient déposé leurs valises à la périphérie de la ville, cependant que, poursuivant leur route, d’autres allait réussir leur vie en métropole.
Le style de vie urbain à la campagne
Une question cependant : que sont devenues cette vigueur et cette force morale lorsque s’est opérée, deux ou trois générations plus tard, l’une des causes du recul de la population de la ville : un retour massif vers les communes. Une ville qui ne parvient pas à retenir sa population, est-ce seulement la rançon du succès d’un modèle urbain ? Par ailleurs, Fort-de-France et ses quartiers ne seraient-ils pas devenus, outre les laboratoires de la « ville caribéenne » et de la mangrove urbaine, celui de la société martiniquaise ? De nouvelles « valeurs » y ont été développées qui sont redistribuées à la campagne. Un homme et une femme avaient rejoint la ville vers 1960, c’est peut-être une autre femme et un autre homme qui, 50 ans plus tard, rejoignent nos cités de campagne où ils imposent le style de vie urbain des quartiers de Fort-de-France.
Yves-Léopold Monthieux, le 21 novembre 2010
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